• Pascale Beaudet

Billet 2 - Moyen Âge - partie I

Dernière mise à jour : janv. 16


Image : Le roman de la rose, 1325-1350, BnF, fr. 25526, fol. 77v, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000369q/f160.item.zoom


Dans mon billet de blogue initial, j’ai mentionné plusieurs exemples d’attribution d’œuvres ou d’artéfacts à des hommes sans que cela soit avéré. Dans le même esprit, plusieurs chercheuses indiquent que les manuscrits ne sont en général pas signés et que, par défaut, on les a attribués à des hommes. Cette déduction n’est pas basée sur les faits, mais sur une assomption. Cela démontre à quel point ce n’est pas seulement la reconnaissance qui est déficiente, mais que le réflexe d’une attribution féminine, jusqu’à très récemment, n’existait pas. Pour employer une expression à la mode, la « discrimination systémique » des chercheurs des deux siècles précédents (et même du nôtre) entraînait l’impossibilité même que des femmes puissent être artistes ou créatrices. Il reste beaucoup d’efforts à faire pour retrouver et identifier les créations des femmes et leur redonner la place qui leur revient. En effet, on assiste à un travail d’effacement généralisé par le système patriarcal – sans que cela soit un complot, mais par l’action de l’idéologie dominante.


Un âge « sandwich »

Cette période de dix siècles, étrangement, a été nommée âge moyen; fallait-il que les historiens la trouvent sans intérêt pour la nommer ainsi! De fait, le terme date du XVIIe siècle. Un professeur d’histoire de l’université de Halle, Christophe Kellner, l’aurait utilisé pour la première fois en 1688[i]. Cette ère se situerait entre les deux périodes qui ont vraiment compté pour les historiens de l’époque, l’Antiquité et la Renaissance. Elle s’étend du Ve au XVe siècle, entre la naissance de la démocratie athénienne, les conquêtes de l’empire romain et la redécouverte de l’Antiquité. C’est alors que se produisent les conquêtes vikings et « barbares » ainsi que l’expansion de la religion chrétienne et que se développent les arts roman et gothique. Du point de vue de l’histoire des femmes, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est une période qui n’est pas si mauvaise : elles ont la possibilité de travailler, peuvent hériter d’une petite entreprise et la diriger à la mort de leur mari ou de leur père, sont à la tête d’abbayes et quelquefois mêmes d’États; l’émergence du culte marial améliore leur statut. C’est plutôt à la Renaissance que les droits des femmes ont progressivement été entamés (et que la plupart des sorcières ont été brûlées). Situation qui culminera au XIXe siècle avec le début de l’ère industrielle, où les femmes des classes moyennes et supérieures seront quasi confinées à la sphère domestique et les femmes et les enfants de la classe prolétaire subiront des conditions de travail quasi esclavagistes. Cela bien sûr sans parler du véritable esclavage qui a cours sur les continents américains et africains. Ainsi, à l’orée de la Renaissance, les femmes perdent le droit d’exercer la médecine, qui est désormais exclusivement accordé aux diplômés de l’université, où les femmes n’ont pas accès.[ii]


Le cas des manuscrits

Ce billet étant consacré aux créatrices et au Moyen Âge, je me concentrerai sur les enlumineuses, bien que d’autres auraient pu être mentionnées (les brodeuses, notamment, toutefois, peu de documents ont été retrouvés sur les productrices de ces œuvres). Fait peu connu, les manuscrits étaient produits non seulement par des moines, mais aussi par des moniales, dans des scriptoria, des ateliers faisant partie des monastères. Le monachisme féminin a débuté en 512 après Jésus-Christ, quand le pape Césaire, évêque d’Arles, édicte à la demande de sa sœur Césarie une règle pour la communauté féminine dont elle fait partie[iii]. Il y note qu’entre la récitation des psaumes et le jeûne, les veilles et les lectures, elles peuvent copier les livres saints de belle manière[iv]. Cette règle constituera le début d’une tradition de moniales instruites, dont une partie se consacrait à la copie et à l’enluminure de manuscrits. Régine Pernoud indique que pendant le Haut Moyen Âge, même s’il y avait moins de monastères féminins que de masculins, les communautés de femmes ont été très actives dans la diffusion de la foi et la transmission de connaissances. C’est en effet dans les monastères que les femmes pouvaient apprendre, à défaut d’être instruites dans les écoles paroissiales ou épiscopales, réservées aux garçons. Les filles de la haute noblesse pouvaient avoir des préceptrices (ou des précepteurs), mais elles pouvaient aussi être envoyées dans un monastère.


Situation étonnante et elle aussi peu connue, jusqu’à la réforme du XIe siècle, il existait des monastères doubles, qui regroupaient dans des bâtiments séparés des moines et des moniales (tout en partageant l’église) et où les religieux des deux sexes pouvaient collaborer à certains travaux, comme la copie de manuscrits. Ces monastères pouvaient être dirigés par des abbesses, notamment l’abbaye de Notre-Dame-de-Jouarre, en France, menée au VIIIe siècle par Théodechilde, celle de Whitby, en Angleterre, fondée par Hilda au VIIe siècle ou celle de Fontevraud que Pétronille de Chemillé guidait au XIIe siècle[v].


Des preuves circonstancielles ou avérées

Il existe des preuves directes et indirectes de l’activité des moniales dans les scriptoria. Par exemple, Régine Pernoud mentionne à plusieurs reprises des lettres du Haut Moyen Âge indiquant que des abbesses remettent à de hauts personnages, rois ou abbés, des manuscrits produits par leurs religieuses. Ainsi, Aldhelm de Malmesbury (639-709) remercie-t-il les moniales de Barking de ce précieux cadeau en nommant chacune des neuf copistes.[vi]


Pour ce qui est des preuves directes, des moines bénédictins ont rédigé entre 1965 et 1982 un répertoire de colophons de manuscrits qui aurait dû éclairer les chercheurs sur la réalité de la production des copistes féminines. Un colophon est la signature du copiste, parfois augmentée d’un commentaire sur le travail exécuté. Voici le commentaire de Régine Pernoud :

« Le relevé des colophons réserve une surprise : parmi les copistes répertoriés, bon nombre sont des femmes; ce qui nous renseigne sur la proportion non négligeable de femmes qui non seulement savaient lire, mais écrire. »[vii]

Le commentaire n’est pas très précis, mais souligne tout de même une réalité. Les colophons sont peu nombreux jusqu’au XIVe siècle, mais se multiplient à partir de cette époque : ainsi on repère une Euphrasie, abbesse à Florence; une Marguerite, à Bruges, copie un manuscrit qui sera enluminé par sœur Cornelia; Marguerite Scheiffartz, à Budapest, précise qu’elle a agrémenté son ouvrage avec des fleurs. À partir de cette époque, l’enluminure se professionnalise et sort des monastères.


Pernoud ne les mentionne pas, mais deux listes, l’une du XIIe siècle et l’autre du XIIIe, énumèrent 40 livres de la main de Diemode (née vers 1060 et morte vers 1150), une recluse à l’abbaye de Wessobrunn, en Haute-Bavière. Une moitié est constituée de livres liturgiques et l’autre d’ouvrages sur la patristique. À l’heure actuelle, la Bibliothèque d’État de Bavière en compte 14. D’après l’auteure Alison Beach, tous les manuscrits d’avant 1130 sont de la même main; ceux qui sont ultérieurs ont probablement été le fruit de collaboration.[viii]


Ende, moniale du Xe siècle


Image : Beatus de Gérone, 975. https://www.wikiart.org/fr/ende/the-angel-of-the-abyss-and-the-infernal-locusts-975/


D’après Chadwick, la première enlumineuse connue serait Ende ou En (environ 950- environ 1000), une moniale qui a décoré le Beatus de Gérone avec deux autres moines.[ix] Elle vivait au monastère bénédictin de Tabára, un monastère double du royaume de León (aujourd’hui en Espagne). Beatus de Liébana est un moine du VIIIe siècle ayant vécu en Cantabrie (Espagne), auteur d’un Commentaire sur l’Apocalypse.[x] Son prénom est devenu un synonyme des manuscrits ibériques qui intègrent ce commentaire. Celui de Gérone contient plus de 100 miniatures peintes, dont l’iconographie est influencée notamment par l’art islamique. Ende s’identifie en signant « Depintrix » (peintre), alors qu’un autre moine, Senior, indique « Senior presbiter scripsit »[xi], ce qui établit clairement la différence entre copiste et enlumineuse. Selon Rodriguez et Vidal, la suite de la phrase situe Ende comme élève d’Emeterius, mais sans que celui-ci soit intervenu dans le manuscrit. Ende signe aussi « Dei Aiutrix » (aide de Dieu), ce qui est interprété par Chadwick comme une pratique des femmes issues de la noblesse. Les miniatures du manuscrit étonnent par la flamboyance des couleurs et le déploiement sans contraintes de l’imaginaire: l’antinaturalisme domine, dans une représentation à la perspective étagée.


L'image ci-dessus représente l'ange exterminateur et les sauterelles infernales, que l'Apocalypse de Saint-Jean décrit ainsi :

« Ces sauterelles ressemblaient à des chevaux équipés pour la guerre; elles portaient sur la tête comme des couronnes d"or; leurs visages étaient comme des visages humains, leur chevelure comme celle des femmes, et leurs dents semblables à des crocs de lion. (...) Elles ont une queue comme des scorpions avec un dard dans leurs queues. » Ende respecte le texte tout en se permettant quelques libertés : les ocellures des sauterelles, les quatre couleurs de leur carapace, en contraste avec les différentes bandes du fond pour les faire ressortir.


Les autres miniatures sont tout aussi vivantes. Vous pouvez consulter le site de Wikiart où plusieurs d'entre elles sont illustrées et commentées, notamment celle-ci, représentant le baptême du Christ par saint Jean-Baptiste :https://www.wikiart.org/en/ende/the-baptism-of-christ-975/


Le Christ est représenté dans une cuve baptismale, accompagné de Jean-Baptiste en robe de prêtre. Les deux sources du Jourdain sont placées dans la partie supérieure, et la vie favorisée par le fleuve est symbolisée par les poissons et les arbres. Le bleu profond de l'eau met en valeur les couleurs orangées. C'est une interprétation toute personnelle : les deux hommes semblent entourés et protégés par ce qui ressemble à une matrice féminine.


Dans mon prochain billet, je poursuivrai mon exploration des femmes enlumineuses du Moyen Âge.

[i]Historia medii aevi, « Moyen Âge », Larousse, https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Moyen_%C3%82ge/71867. [ii] Régine Pernoud, Christine de Pisan, Paris, Calmann-Lévy, p. 107. [iii] Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Paris, Librairie Générale Française, 1980, pp. 36-37. [iv] Whitney Chadwick, Women, Art, and Society, Londres, Thames and Hudson, 2012, p. 45. [v] Pernoud, op. cit., pp. 50, 51 et 160. [vi] Pernoud, op. cit., p. 53. [vii] Ibid., p. 86. [viii] « Diemode », Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Diemode, consulté le 30 décembre 2020. [ix] Chadwick, op. cit., p. 46. [x] Beatus de Liébana, Wikipedia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Beatus_de_Li%C3%A9bana, consulté le 2 janvier 2021. [xi] Tel que mentionné par M.-Elisa Varela Rodriguez et Teresa Vinyoles Vidal dans Scattering Light and Colours : The Traces of Some Medieval Women Artists, in http://www.ub.edu/duoda/diferencia/html/en/secundario13.html, consulté le 3 janvier 2021.

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