• Pascale Beaudet

Billet 5 - Moyen Âge - Hildegarde de Bingen - partie I

Dernière mise à jour : avr. 11


Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hildegard_von_Bingen.jpg


Avant de passer au vif du sujet, je souhaite remercier mon réviseur bénévole, Jean Lapointe, dont l’œil de lynx ne laisse rien passer!


Hildegard von Bingen ou Hildegarde de Bingen, son nom francisé, est la contemporaine d’Herrade de Landsberg, mais son aînée. Née en 1098, elle est décédée en 1179, à 81 ans, alors qu'Herrade serait née vers 1130 et décédée en 1195. Hildegarde n’a pas pu connaître le Hortus deliciarum, rédigé jusqu’en 1195, soit après sa mort. Par contre, Herrade a sûrement entendu parler de l’abbesse Hildegarde, que ses visions avaient rendue célèbre et qui acquiert de son vivant une aura de sainteté, d’autant que Hohenbourg et Bingen ne sont pas très éloignées, même pour l’époque. Hildegarde a fait plusieurs voyages dans ce qui correspond aujourd’hui à l’Allemagne et au nord-est de la France, et dans ces voyages elle a même été appelée à prêcher, ce qui n’était pas d’usage, c’est le moins qu’on puisse dire, pour une femme du XIIe siècle.


Le 7 octobre 2012, le pape Benoît XVI fait aboutir le procès en canonisation de l’abbesse, procès entamé en 1228 et jamais terminé. Elle devient de plus le 36e docteur de l’Église catholique romaine, mérite qu’elle partage avec seulement trois autres femmes, Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne et Thérèse de Lisieux. De nombreux livres ont été publiés à son sujet, particulièrement en allemand et en anglais. Les multiples champs d’expertise de la sainte – en médecine, en herboristerie, comme compositrice et écrivaine, en tant que prophétesse –, ont été récupérés par le mouvement new age et ses recommandations ont la cote auprès de nombreux adeptes d’une vie saine – il suffit de taper son nom dans un moteur de recherche pour s’en apercevoir.


Elle est l’auteure de plusieurs manuscrits : le Scivias, Le Livre des mérites de la vie, le Livre des Œuvres divines, Le Livre des subtilités des créatures divines. Certains, comme le Scivias (Connais les voies divines), Le Livre des mérites de la vie et le Livre des Œuvres divines, relatent ses visions, d’autres, comme Le Livre des subtilités des créatures divines, traite de ses connaissances médicales et naturalistes. Deux d’entre eux sont illustrés, le Scivias et le Livre des Œuvres divines. Un ouvrage étonnant, Lingua ignota per simplicem hominen Hildegardem prolata, élabore un lexique pour une nouvelle langue, peut-être pour un usage scientifique, selon le postulat de Laurence Moulinier.[i] Ses compositions musicales sont réunies dans la Symphonie des harmonies célestes.


La plupart des écrits sur Hildegarde mentionnent sa naissance à Bermersheim et son entrée en réclusion à 8 ans, ce qu’un livre récent de Pascale Fautrier a remis en question[ii]. Elle affirme, suivant en cela l’historien Franz Staab, qu’Hildegarde serait née dans la forteresse de Böckelheim, un domaine royal, et qu’elle est devenue recluse à 14 ans. Issue de l’aristocratie rhénane, elle est la dixième et dernière enfant d’Hildebert de Bermersheim. La moitié des enfants de la famille est dirigée vers la vie religieuse et en 1112, Hildegarde commence à partager la vie de recluse de Jutta, sœur du comte de Spanheim, dans une cellule adjacente (un reclusoir) au couvent de moines de Disibodenberg. Elle prend le voile à quinze ans, en 1113, et devient prieure en 1136, à la mort de Jutta. Pendant ces premières années, elle apprend la lecture et l’écriture à partir des psaumes de David de l’Ancien Testament, ainsi que le chant et le décacorde ou psaltérion pour l’accompagner, un instrument à dix cordes. La question de l’instruction d’Hildegarde a fait couler beaucoup d’encre. Dans ses lettres, elle indique à plusieurs reprises qu’elle ne manie pas bien le latin et n’est pas une experte en théologie. Cependant, comme nous l’avons vu au billet 2, ce type d’humilité est devenu un effet de rhétorique pour tous les auteurs du Moyen Âge. À presque 50 ans, elle écrit à Bernard de Clairvaux pour lui demander conseil au sujet de ses visions :


« J’arrive en effet à comprendre de l’intérieur la signification des Psaumes, des Évangiles et des autres textes grâce à cette vision qui brûle mon cœur et mon âme comme une flamme et qui m’explique en profondeur leur sens. Et pourtant la vision ne m’instruit pas sur eux en langue allemande, dont je ne possède pas une profonde connaissance formelle; ma lecture est simple, ce n’est pas une analyse détaillée du texte. Dis-moi quel est ton sentiment à ce sujet car je suis un être inculte : je n’ai reçu aucun enseignement sur une matière extérieure, mais à l’intérieur de mon âme je suis savante. C’est pourquoi j’hésite à parler. »[iii]


Si Régine Pernoud fait d’elle une encyclopédiste[iv], Sylvain Gouguenheim suggère que « l’abbesse a été prisonnière de la visionnaire », c’est-à-dire qu’elle ne pouvait prétendre à une instruction poussée puisqu’elle devait être instruite par ses visions.[v] Le même auteur considère qu’il en est autrement au sujet des livres sur la médecine et les plantes, ainsi que pour les compositions musicales, alors qu’il considère qu’elle est une véritable créatrice et une observatrice attentive de la nature et de l’être humain.


Elle n’écrit peut-être pas très bien le latin, mais elle connaît les auteurs, notamment par l’intermédiaire de son magister, son maître et secrétaire, le moine Volmar, qui deviendra prieur du couvent du Disibodenberg. Celui-ci jouera un rôle important : il transcrira ses visions en latin, est probablement l’auteur d’une Vie de Jutta et l’accompagnera jusqu’à son propre décès. Une des miniatures du Scivias la montre en train de reproduire une de ses visions sur une tablette de cire, Volmar en face d’elle, la tête engagée dans la fenêtre du reclusoir, un manuscrit vierge entre les mains. L’inspiration divine est représentée par une flamme orangée qui recouvre sa tête.


La question de l’authorship


Plusieurs ouvrages ont été écrits par Hildegarde, sur divers thèmes dont la médecine et les plantes, mais je souhaite me concentrer ici sur le premier d’entre eux, le Scivias, dont le nom latin est traduit de diverses manières, notamment par Connais les voies divines. Issu d’une série de 26 visions, il est rédigé pendant les années 1140, avec l’aide de Volmar et d’une autre moniale du Disibodenberg, Richardis de Stade.[vi] C’est grâce à celui-ci qu’elle atteint la consécration, par la reconnaissance des autorités ecclésiastiques de l’authenticité de son don visionnaire.[vii]


On ne sait pas qui a illustré le Scivias. En 1911, Dom Baillet présume qu’il s’agit de moines de l’abbaye du Johannisberg, proche de la deuxième abbaye fondée par Hildegarde à Eibingen, sous prétexte que Guibert de Gembloux ne mentionne pas spécifiquement les enluminures parmi les activités des moniales du Rupertsberg, mais seulement la copie de manuscrits.[viii] Les auteurs du Moyen Âge n’étant pas toujours très précis, il me semble au contraire très probable que les moniales du Rupertsberg aient pu faire ce travail. Elles avaient un accès direct à l’auteure et à son collaborateur, ce qui n’était pas le cas du Johannisberg. Matthew Fox, en 1985, écrit que deux possibilités existent : les miniatures ont été peintes par les moines de l’abbaye de Saint-Euchaire à Trêves, dont les abbés étaient les alliés d’Hildegarde, ou par les moniales du Rupertsberg.[ix]


Treize ans plus tard, l’historienne de l’art Madeline Caviness consacre un article entier à la question.[x] Il est fascinant de constater à quel point même les auteures féministes ont du mal à intégrer l’accomplissement des femmes. Tout en reconnaissant qu’Hildegarde a très probablement mené le travail de mise en forme du manuscrit, et qu’en l’occurrence elle en est l’auteure en tant que chef d’atelier, Caviness montre des réticences surprenantes à accepter la qualité du travail de la moniale, le qualifiant

d’« extrêmement conservateur », en comparaison avec les débuts des raffinements gothiques en France (comme si ce courant était supérieur au roman!). Elle établit de multiples parallèles avec d’autres manuscrits, dont celui de Saint-Sever, dont le style me paraît être plus proche du Beatus de Gérone, avec ses couleurs flamboyantes et sa division en registres. L’organisation spatiale du Scivias est voisine du sacramentaire de l’abbaye Maria Laach, mais les images de celui-ci semblent beaucoup plus banales. À mon avis, ce qui distingue le Scivias d’autres manuscrits de la même époque est l’usage des grotesques et des formes architecturales. J’y reviendrai plus loin.


En 2001, Fiona Maddocks fait le tour de la question et affirme que les enluminures ont certainement été réalisées sous la direction d’Hildegarde.[xi] Elle aurait dirigé un scriptorium qui aurait compris jusqu’à six copistes et enlumineuses. De plus, la miniature ornant le frontispice du Scivias la montre bien avec le stylet et la tablette de cire à la main. Il est donc possible et même probable qu’elle ait sinon peint les enluminures, du moins fait des esquisses à copier par les membres de son atelier. Il existe aussi d’autres « autoportraits » où Hildegarde tient sa tablette à la main.


Le Scivias comprend trois parties : la première présente l’homme dans le cosmos; la seconde concerne l’Église; la troisième propose un parcours dans la Jérusalem céleste jusqu’à la rencontre avec Dieu, laquelle marque la fin des temps. Le dernier chapitre de la troisième partie construit un parallèle entre hiérarchie céleste et harmonie musicale. On sait qu’Hildegarde composa 77 chants grégoriens, enregistrés à deux nombreuses reprises, dont quelques-uns sont disponibles sur YouTube.



Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Meister_des_Hildegardis-Codex_001_cropped.jpg


Une vision m’intéresse particulièrement : la troisième de la première partie. Elle représente le cosmos, qui prend la forme d’un œuf, symbole de génération et de vie. Cette image foisonnante de détails, je ne peux que la comparer à deux autres que je vous ai déjà montrées dans des billets précédents : le baptême de saint Jean-Baptiste d’Ende et l’arbre de Jessé d’Herrade, qui comportent toutes trois des références au féminin, matrice ou vulve, dans ce cas-ci.


Un mot sur la conception de la sexualité au XIIe siècle. Fautrier fait très justement remarquer que « Le “sacrifice” spirituel du contact charnel génésique n’implique pas le refoulement du plaisir sexuel, ni son abstention totale, ni son déni, comme ce sera le cas pour le christianisme du XIXe siècle. »[xii] Le puritanisme qui teinte encore beaucoup de nos comportements individuels et sociétaux provient surtout du XIXe siècle. Les relations sexuelles sont devenues une activité séparée, cachée. Hildegarde parle librement du coït, même si elle est abstinente, car cela fait partie d’un continuum pour elle, d’autant plus qu’elle se voue à guérir les corps et notamment celui des femmes enceintes.


Il n’est donc pas étonnant que des représentations du corps féminin, internes et externes, surgissent occasionnellement, consciemment ou non, sous la plume ou le pinceau des enlumineuses, d’autant que les organes du corps ont été connus dès l’Antiquité et que la médecine médiévale reste proche des traités antiques.


Les visions d’Hildegarde sont à forte teneur symbolique. Je suivrai donc sa description, aidée par un article de Jean-Claude Schmitt[xiii]. « Après cela, je vis une immense sphère ronde et ombreuse, ayant la forme ovale, moins large au sommet, plus ample au milieu, rétrécie à la base; ayant à sa partie extérieure un cercle de lumière étincelante et au-dessous une enveloppe ténébreuse. »[xiv] C’est ainsi que commence le récit de la vision. L’image est statique, mais le compte rendu révèle une intense activité des éléments, le feu, le vent, l’eau, les planètes, qui dans leur ensemble représentent la puissance divine.


La prieure nous invite à considérer d’abord l’extérieur de « l’œuf » : il est formé d’une zone enflammée, un « feu lumineux » au sommet duquel se trouve le soleil et trois planètes, en rouge.[xv] Des têtes doubles ou triples, rouges ou vertes, représentent des vents. Le vent du Sud, en rouge, diffuse la parole de Dieu. Une deuxième zone, noire avec des flammes rouges, est celle du « feu ténébreux », qui incarne le zèle de Dieu qui punit les mauvais et récompense les bons. Le « pur éther » vient ensuite, bleu semé d’étoiles jaunes cernées de rouge, et sur lequel repose la lune, à la fois pleine et dans son dernier quartier. Celle-ci symbolise l’Église qui reçoit la lumière du soleil, c’est-à-dire du Christ. Au centre se trouve la zone aqueuse qui représente le baptême, laquelle entoure la terre et ses éléments, indices de l’innocence des fidèles du Christ.


Le « feu lumineux », étrangement, déborde du cadre élaboré qui l’entoure sur trois côtés. Licence artistique ou symbole mystique, la toute-puissance de Dieu qu’il manifeste étant impossible à restreindre? Quoi qu’il en soit, la ressemblance avec une vulve est étonnante, avec toutes ses parties (y compris le clitoris!).


L’œuf cosmique sera remplacé quelque 28 années plus tard, dans le Livre des œuvres divines, par une roue, qui sera utilisée plusieurs siècles plus tard par Léonard de Vinci. J’en reparlerai dans le prochain billet, de même que je détaillerai quelques autres miniatures. Merci de me lire!

[i] Laurence Moulinier, « Un lexique “trilingue” du XIIe siècle : la “Lingua ignota” de Hildegarde de Bingen », Colloque international organisé par l'École Pratique des Hautes Etudes-IVe Section et l'Institut Supérieur de Philosophie de l'Université Catholique de Louvain, Paris, 12-14 juin 1997, pp.89-111. [ii] Pascale Fautrier, Hildegarde de Bingen. Un secret de naissance, Paris, Albin Michel, 2018. [iii] Lettre de Hildegarde à Bernard de Clairvaux, 1146-1147, Hildegarde de Bingen,Lettres, textes traduits du latin, présentés et annotés par Rebecca Lenoir, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2007, p. 26. [iv] Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, p. 59. [v] Sylvain Gouguenheim, La Sybille du Rhin. Hildegarde de Bingen, abesse et prophétesse rhénane, p. 76. [vi] Fautrier, op. cit, p. 27. [vii]Ibid. [viii]Louis Baillet, « Les miniatures du “Scivias” de sainte Hildegarde conservé à la bibliothèque de Wiesbaden », in Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 19, fascicule 1, 1911, p. 144-145. [ix] Matthew Fox, Illuminations of Hildegard of Bingen, Santa Fe, New Mexico, Bear & Company, 1985, p. 10. [x] Madeline Caviness, “Artist : “To see, Hear, and Know All at Once”, in Voice of the Living Light. Hildegard of Bingen and Her World, sous la direction de Barbara Newman, Berkeley, Los Angeles and London, University of California Press, 1998, pp. 110-124. [xi] Fiona Maddocks, Hildegard of Bingen. The Women of Her Age, London, Faber and Faber, 2001, pp. 203-205. [xii] Fautrier, op. cit., p 62. [xiii] Jean-Claude Schmitt, « Quand la lune nourrissait le temps avec du lait. Le temps du cosmos et des images chez Hildegarde de Bingen (1098-1179) », Images Re-vues, Hors-série 1, 2008, https://journals.openedition.org/imagesrevues/874, consulté le 17 février 2021. [xiv] Hildegarde de Bingen, Scivias, Genève, Arbre d’Or, 2007, p. 88. [xv] Schmitt, art. cit., paragraphe 14 et suivants pour le reste de mon paragraphe.

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