• Pascale Beaudet

Blogue 1 : notes introductives. 23 décembre 2020

Dernière mise à jour : févr. 18


La pandémie, paradoxalement, m’aura permis de prendre le temps de terminer ce site, commencé depuis trois ans. J’ai pris aussi la décision de publier un blogue sur les femmes artistes. Je suis très heureuse de le publier et compte le faire évoluer dans toute la mesure du possible. Cela dit, c’est un travail de longue haleine, complexe, exigeant : il faut se renseigner en profondeur, vérifier les sources, faire des synthèses à partir de plusieurs documents. Je ne peux non plus être la spécialiste de toutes les périodes et de toutes les artistes. Soyez indulgent.e! Je remercie les artistes qui m'ont accordé la permission de publier les photos de leurs œuvres dans ce site, les photographes ainsi que les organismes qui ont fait de même. Mes remerciements à Christian Barré pour m'avoir encouragée à aller de l'avant avec ce blogue.


C'est aussi un travail bénévole. Si vous voulez m’aider, n’hésitez pas. Toute contribution est bienvenue, par exemple en m’achetant un espace publicitaire.


Ma thèse de doctorat est consacrée à une femme artiste italienne du XVIIe siècle, Artemisia Gentileschi. Plus précisément, j’ai étudié ce qui s’appelle en histoire de l’art sa fortune critique : ce qui a été écrit sur elle au long des siècles, en français, en anglais, en espagnol et en italien. J’ai donc recensé les articles et les livres qui concernent la série de tableaux qu’elle a peints sur le thème biblique de Judith et Holopherne, un sujet très exploité par les peintres dans la première moitié du XVIIe siècle.


Avant d’être oubliée, puis redécouverte par des historiennes de l’art américaines, Gentileschi avait été une artiste très connue, peignant pour le grand-duc de Florence, le roi d’Angleterre et le vice-roi du royaume de Naples. À 18 ans, elle avait dû affronter un procès et le scandale qui s’en était suivi. Sa réputation, avant d’être celle d’une bonne peintre, a d’abord été celle d’une jeune femme dont son professeur de dessin avait abusé, en lui promettant le mariage alors qu’il avait déjà convolé.


Ma thèse a une orientation féministe et se fonde sur les théoriciennes qui ont identifié les mécanismes qui ont mené à l’établissement d’un « deuxième sexe », comme l’a écrit Simone de Beauvoir, ainsi que sur les historiennes de l’art féministes. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de la retranscrire ici, mais je tiens à mentionner qu’elle est à la source de plusieurs de mes connaissances : elle m’a permis de découvrir la vie et l’œuvre de plusieurs artistes féminines de la Renaissance et du baroque. Par ailleurs, mon expérience de critique d’art et de professeure m’a fait découvrir le travail de plusieurs femmes artistes contemporaines ou du passé. C’est ainsi qu’au fil des ans j’ai élargi mon répertoire d’artistes et affiné mes concepts. Je vous présenterai donc le portrait de femmes artistes depuis le Moyen Âge à nos jours, en prenant soin d’esquisser le contexte de leur époque. Je commencerai en signalant des publications récentes qui ébranlent les habitudes d’attribution des archéologues de notre société aux réflexes hélas encore patriarcaux.

Des décennies d’oblitération


Dans un livre qui vient tout juste d’être publié, Marylène Patou-Mathis, une préhistorienne française, soutient que L’homme préhistorique était aussi une femme. Lorsque les premiers préhistoriens ont commencé leurs recherches, au XIXe siècle, ils ont projeté la division sexuelle sur les sociétés préhistoriques, alors que rien n’établit scientifiquement qu’elle était la même. Au contraire, les femmes archéologues découvrent des preuves que la réalité de la préhistoire n’est as celle qu’on nous a raconté jusqu’ici. Madame Patou-Mathis indique par exemple que les hommes et les femmes n’étaient pas si différents morphologiquement, donc de force équivalente. Dans ces sociétés où la subsistance était difficile, les talents des unes et des autres devraient être exploités à leur meilleur et si certaines étaient douées pour la chasse, leur habileté était employée pour le bien du groupe.


D’autres exemples peuvent être cités à l’appui de cette thèse. Un chercheur de la Pennsylvania State University, Dean Snow, a identifié des mains majoritairement féminines dans huit grottes ornées de France et d’Espagne alors que d’office, les anthropologues les avaient attribuées à des hommes. Snow s’est appuyé au départ sur les travaux d’un biologiste britannique selon lequel les femmes ont majoritairement l’index et le majeur de la même longueur. Il a créé une base de données de mains de personnes vivantes de descendance européenne avec différents paramètres. La prévision de l’échantillon serait d’une efficacité de 60%. Cependant, les mains préhistoriques semblent plus différenciées que les contemporaines. Snow a déterminé que sur 24 des 32 mains préhistoriques étudiées, 75% seraient féminines. Ce qui permet de penser que les peintures pariétales n’auraient pas toutes créées été par des hommes, après tout. https://www.nationalgeographic.com/news/2013/10/131008-women-handprints-oldest-neolithic-cave-art/


Cette découverte scientifique rejoint celle d’une équipe d’archéologues dirigée par Charlotte Hedenstierna-Jonson, qui a réattribué récemment une tombe viking qualifiée de « bien fournie » à une femme guerrière, ensevelie avec deux chevaux et toutes ses armes (une épée, une hache, une lance, des flèches, un couteau et deux boucliers). Les auteures de l’étude y indiquent que cette découverte, basée sur des analyses d’ADN, démontre que toute généralisation concernant l’organisation sociétale doit être faite avec prudence. Cela est d’autant plus vrai que d’autres chercheuses avaient auparavant étudié les os de la défunte et les avaient déjà attribués à une femme, ce qui avait été rejeté en bloc par la communauté archéologique. Comme quoi les préconceptions ont la peau dure. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ajpa.23308


Une étude publiée en Allemagne en janvier 2019 dans la revue Science Advances indique que les restes d’une religieuse montrent qu’elle était enlumineuse : sa plaque dentaire a révélé la présence d’azurite. C’est le pigment outremer issu du lapis-lazuli broyé, utilisé notamment pour peindre le manteau de la Vierge. L’azurite provenait d’une région qui est maintenant en Afghanistan, ce qui en faisait un matériau rare et coûteux, réservé aux copistes les plus talentueux. Comment le pigment s’est-il retrouvé dans ses dents? Probablement parce qu’elle léchait son pinceau. Cette nonne anonyme du XIIe siècle enterrée à Dalheim n’est certainement pas la seule à avoir travaillé comme copiste et les recherches futures vont sûrement contribuer à confirmer cette hypothèse. https://www.eurekalert.org/pub_releases/2019-01/mpif-iwr123118.php


Ces quatre exemples montrent qu’une percée est en train de se produire dans la reconnaissance des productions féminines. Dans mon prochain billet, j’aborderai la question en détail la question des enlumineuses du Moyen Âge, de leurs « patronnes », les abbesses et en particulier deux d’entre elles, Herrade de Landsberg et Hildegarde de Bingen.


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